Évaluer les compétences numériques : choisir un référentiel public, bâtir une grille interne, mesurer sans biais et transformer l'écart constaté en formation.
Évaluer les compétences numériques d’une équipe consiste à comparer ce que chacun sait faire à un référentiel écrit, domaine par domaine, puis à mesurer l’écart avec ce que le poste réclame. Trois cadres publics existent déjà en France et en Europe, ce qui évite d’inventer sa propre grille. La mesure ne vaut que si elle débouche sur une décision de formation.
« Compétence numérique » recouvre quatre objets distincts
Dire d’un collaborateur qu’il « maîtrise les outils » ne décrit rien. Derrière la formule se cachent quatre choses qui ne se mesurent ni de la même façon, ni avec les mêmes conséquences.
Le premier objet, c’est le savoir déclaratif : reconnaître un format de fichier, comprendre ce qu’est une sauvegarde différentielle, savoir qu’un lien raccourci masque sa destination. Le deuxième, c’est le geste outillé : produire un tableau croisé, retoucher une image, publier une fiche. Le troisième, plus rare et bien plus précieux, c’est l’autonomie face à l’inconnu : que fait la personne devant une interface qu’elle n’a jamais vue ? Le quatrième relève de la posture : signaler un message suspect plutôt que le supprimer discrètement, refuser un partage de mot de passe même quand la hiérarchie le demande.
Une évaluation qui ne teste que les deux premiers objets produit une photographie flatteuse et inutile. Les besoins réels d’une petite structure se concentrent presque toujours sur les deux derniers, et ce sont eux qui apparaissent quand un incident survient.
Le sujet dépasse la question du confort. L’INSEE, dans une étude publiée en 2025, situe à 15,7 % la part des personnes de 15 ans et plus en situation d’illectronisme en 2023, et ajoute que 30,3 % de la population dispose de compétences numériques faibles, c’est-à-dire lacunaires sur un à trois domaines parmi cinq. Ces proportions se retrouvent dans les équipes, y compris dans des entreprises dont le métier repose entièrement sur des outils en ligne. Toute démarche de transformation numérique réellement utile bute tôt ou tard sur cette réalité.
Trois référentiels publics, trois usages différents
Rédiger sa propre grille à partir d’une page blanche coûte des semaines et produit un document que personne ne reconnaît. Trois référentiels existent, gratuits, documentés, et déjà adossés à des dispositifs de certification.
Le CRCN, socle français
Le cadre de référence des compétences numériques a été créé par le décret n° 2019-919 du 30 août 2019. Il découpe le champ en cinq domaines : information et données, communication et collaboration, création de contenu, protection et sécurité, environnement numérique. Ces domaines regroupent 16 compétences, chacune graduée sur huit niveaux de maîtrise définis indépendamment des niveaux de diplôme.
Ce dernier point mérite attention. Un cadre qui décorrèle la compétence du diplôme permet de situer un autodidacte au même endroit qu’un titulaire de master, ce qui correspond exactement à la réalité des métiers du web. Un arrêté du même jour a institué la certification Pix comme certification nationale adossée à ce cadre.
DigComp, la matrice européenne
DigComp est le cadre européen des compétences numériques pour les citoyens, publié par le Centre commun de recherche de la Commission européenne. La version 2.2, parue en mars 2022, décrit 5 domaines et 21 compétences, avec huit niveaux de maîtrise répartis en quatre paliers : fondamental, intermédiaire, avancé, hautement spécialisé. Elle a intégré plus de 250 nouveaux exemples couvrant l’intelligence artificielle, le travail à distance, la désinformation et l’accessibilité.
Son intérêt pratique tient à ses descripteurs de niveau, très concrets, qui se recopient presque tels quels dans une grille interne. Le cadre français en dérive directement, donc les deux se parlent sans traduction laborieuse.
CléA numérique, la version poste de travail
CléA numérique est une certification interprofessionnelle délivrée par Certif’Pro. Son référentiel unique, applicable à tous les publics et tous les secteurs, décrit 39 compétences réparties en quatre domaines orientés usage professionnel. Le dispositif prévoit une évaluation préalable qui sert à calibrer la formation, et exige 100 % de réussite à l’évaluation finale pour délivrer le certificat.
| Référentiel | Découpage | Ce qu’il sert le mieux |
|---|---|---|
| CRCN | 5 domaines, 16 compétences, 8 niveaux | cartographier une équipe entière en français |
| DigComp 2.2 | 5 domaines, 21 compétences, 8 niveaux | rédiger des descripteurs de niveau précis |
| CléA numérique | 4 domaines, 39 compétences | qualifier les usages sur poste de travail |

Passer du référentiel à une grille interne
Un référentiel public couvre le champ complet. Ton équipe n’en a besoin que d’une fraction. La grille interne naît de trois opérations successives, dans cet ordre.
Sélectionne d’abord les compétences réellement engagées par tes activités. Une agence web n’a que faire du domaine « environnement numérique » dans toute son ampleur, mais la protection des données la concerne directement, ce que détaille le guide de protection des données en PME. Une douzaine de compétences retenues suffisent largement.
Pondère ensuite par famille de poste. La même compétence « traiter des données » ne se lit pas au même niveau chez un chargé de facturation et chez un intégrateur. Fixe pour chaque famille un niveau attendu, pas un niveau idéal : le niveau attendu est celui en dessous duquel le travail bloque ou devient risqué.
Traduis enfin chaque niveau en comportement observable. « Bon niveau en tableur » ne s’observe pas. « Construit un tableau croisé dynamique à partir d’un export brut, sans assistance, en moins de vingt minutes » s’observe. Cette grille écrite est le vrai livrable de la démarche, bien avant les résultats eux-mêmes, et elle survivra à plusieurs campagnes.
Quatre méthodes de mesure, quatre biais connus
Aucune méthode ne suffit seule. Chacune éclaire une zone et en laisse une autre dans l’ombre.
L’auto-positionnement demande à chacun de se situer sur la grille. Rapide, peu coûteux, il fait apparaître les besoins ressentis, ce qui compte pour l’adhésion. Son biais est documenté et massif : les profils les moins à l’aise se surestiment, les plus experts se sous-estiment. À utiliser comme point de départ de conversation, jamais comme donnée de pilotage.
Le test standardisé situe objectivement les savoirs et les gestes courants. Il produit un résultat comparable d’une personne à l’autre et d’une année sur l’autre. Il capte mal ce qui se passe quand la situation sort du scénario prévu.
La mise en situation consiste à confier une tâche réelle et à observer le déroulé, y compris les hésitations et les contournements. Coûteuse en temps d’observateur, elle reste la seule méthode qui révèle l’autonomie et la posture. Prévois une tâche par domaine prioritaire, pas davantage.
L’entretien croisé complète le tableau en confrontant l’auto-positionnement au regard du responsable direct. L’écart entre les deux lectures est en soi une information : un décalage important signale souvent un défaut de retour d’expérience plutôt qu’un défaut de compétence.
| Méthode | Ce qu’elle mesure bien | Sa faiblesse |
|---|---|---|
| Auto-positionnement | besoin ressenti, adhésion | surestimation des profils fragiles |
| Test standardisé | savoirs et gestes courants | situations hors scénario |
| Mise en situation | autonomie, posture, contournements | temps d’observation élevé |
| Entretien croisé | écart perception/réalité | dépend de la qualité du manager |

Lire les résultats sans se tromper de conclusion
Les données brutes remontées d’une campagne induisent trois erreurs de lecture récurrentes.
La première consiste à raisonner en moyenne d’équipe. Une moyenne correcte peut masquer une compétence critique portée par une seule personne. Ce point aveugle a un nom sur le terrain : la personne ressource unique, celle dont l’absence bloque une chaîne entière. Repère systématiquement les compétences où un seul nom atteint le niveau attendu, et traite ce constat comme un risque opérationnel, au même titre qu’une sauvegarde non testée.
La deuxième erreur revient à classer les personnes plutôt que les écarts. Un tableau de scores individuels circule mal, crispe l’équipe et n’oriente aucune décision. L’écart collectif par compétence, lui, se traduit directement en action : trois personnes sous le niveau attendu sur la même compétence justifient une session commune, une seule relève de l’accompagnement individuel.
La troisième erreur consiste à conclure « il faut former » sur des lacunes qui relèvent de l’outillage ou de la procédure. Quand cinq personnes échouent à retrouver un document, le problème vient rarement de leurs compétences : il vient du rangement. La réponse s’écrit alors dans la documentation technique interne, pas dans un catalogue de formation.
Traduire l’écart en décision de formation
Une campagne d’évaluation produit trois catégories de suites, et les mélanger est le plus sûr moyen de n’en tenir aucune.
- Session de formation collective pour les écarts larges et partagés, avec un organisme externe
- Accompagnement interne par pair pour les écarts individuels sur des gestes précis
- Correction d’outil ou de procédure pour tout ce qui touche l’organisation du travail
- Recrutement ou prestation externe quand la compétence manque totalement et n’est pas apprenable dans le délai utile
Sur le premier point, le choix du prestataire mérite le même sérieux que l’évaluation elle-même : les critères de sélection, les certifications qualité et l’inscription au répertoire national sont détaillés dans notre article sur comment choisir un organisme de formation.
Garde une trace écrite du niveau attendu, du niveau constaté et de la suite décidée pour chaque écart. Sans cette trace, la campagne suivante repart de zéro et personne ne saura dire si la formation a produit quoi que ce soit.

Ce qui fait échouer une campagne
Sur le terrain, les démarches qui s’enlisent partagent quelques traits.
Elles annoncent l’évaluation sans en expliciter la finalité, ce qui la fait lire comme un contrôle déguisé. Elles couvrent d’emblée les cinq domaines et vingt compétences, produisant un volume de données que personne n’exploite. Elles confient l’analyse à la seule fonction RH, coupée des situations de travail réelles. Elles restituent des scores individuels au lieu d’écarts collectifs. Elles s’arrêtent au constat, sans budget ni créneau réservé pour la suite.
Une contrainte de temps réaliste aide à tenir : une campagne dans une équipe de quinze personnes se boucle en trois semaines si le périmètre reste à une douzaine de compétences, restitution comprise. Au-delà, la démarche s’étire et perd son public.
Rythme de réévaluation et entretien du niveau
Une compétence numérique se déplace lentement, sauf quand l’environnement technique change brutalement. Un cycle complet tous les dix-huit à vingt-quatre mois convient à une structure stable, avec une révision partielle déclenchée par un changement d’outil central ou une évolution réglementaire.
Entre deux campagnes, le maintien du niveau repose moins sur la formation que sur une routine d’information suivie, ce que décrit notre méthode de veille technologique. L’enjeu collectif est d’ailleurs affiché à l’échelle européenne : le programme d’action pour la décennie numérique fixe l’objectif d’au moins 80 % des personnes de 16 à 74 ans dotées de compétences numériques de base d’ici 2030, alors que le rapport de la Commission européenne publié en 2023 projetait 59 % à cette échéance en prolongeant la trajectoire observée. L’écart se comble entreprise par entreprise, pas par décret.
Prochaine étape concrète : choisis une douzaine de compétences dans le cadre de référence français, écris pour chacune la phrase de comportement observable qui définit ton niveau attendu, et teste la grille sur trois volontaires avant de la déployer. Compte deux demi-journées pour cette maquette, et une correction quasi certaine après le premier essai.



